- Commençons par le line-up, atypique, du fait qu'il soit constitué de 3 guitaristes. Je suppose que c'est l'ensemble du processus de composition qui en fait les frais: comment ça se passe, précisément, au niveau des riffs et différentes textures apportées à votre musique? Vous pensez que ça peut vous donner plus de force dans la manière de bâtir votre son? Vous vous sentez parfois contraints par cette configuration, notamment en live?
Benjamin Guerry: Le choix d'être 3 guitaristes permet dans un premier temps de ne pas se donner de limite en terme d'harmonies (en tout cas moins qu'à 2 guitares). Plus de limite genre une rythmique et une lead, deux lead mais moins de patate. Cela nous permet de rendre le tout plus dynamique, et de vraiment fouiller chaque partie, afin d'en tirer le meilleur, tant en terme de musicalité que d'émotion.
Deuxièmement, et c'est un peu lié, on peut pousser les ambiances plus loin. Parfois une guitare va faire une mélodie discrète, qui peut paraitre anodine de prime abord. Mais si on l'enlevait, l'intention n'y serait plus. C'est très important pour nous de ne pas se sentir bridés.
Pour la partie composition, on bosse beaucoup chacun de notre côté donc ce n'est pas trop dérangeant. En général, on arrive avec des morceaux bien avancés, enregistrés sur ordi, et on bosse les arrangements en repet', ce qui permet d'avoir déjà bien décortiqué les mélodies avant, et de les avoir réfléchies. Cela évite aussi les mauvaises surprises que l'on n'entend pas trop en répet' quand tout le monde est à burne !
Mais par contre en live, tu as raison, cela représente plus de boulot surtout en terme de son. Trois guitares, ça peut vite devenir le gros bordel. On bosse donc beaucoup sur nos volumes, les parties qui doivent ressortir, pour toujours garder un mur de son intelligible, et pas une grosse bouillie sonore.
- Si le fait de jouer avec trois guitaristes peut être surprenant, les groupes avec lesquels les critiques vont vous comparer risquent de l'être un peu moins. Vous le savez, n'est-ce pas. Vous savez que la plupart des retours que vous allez avoir citeront Wolves In The Throne Room, Altar of Plagues, Krallice, Deafheaven et Liturgy. A tort ou à raison d'ailleurs... comment vous positionnez-vous sur ces éminents rapprochements? A ceux qui s'agiteront derrière leur clavier en gueulant des insanités anglophones ("Le post-black, nouveau refuge de la hype?"), vous leur avez déjà réservé une réponse où ne reluit pas forcément le bon goût et la politesse?
Aucun problème avec ces rapprochements. Nous aimons tous ces groupes, et certains nous ont influencés. En fait, si tu les prends chacun de leur côté, tu te rends compte qu'ils sont assez hétérogènes, et c'est cela qui est passionnant. Au même titre qu'eux, nous avons essayé dans notre album de créer quelque chose de différent, de singulier, tout en gardant les éléments que nous aimions. Pour répondre à ta deuxième question, pas spécialement d'agressivité envers les personnes qui considèrent que le "post-black" représente la nouvelle mode. C'est un peu toujours la même réaction quand on mélange les styles, et certaines personnes ont du mal à supporter que l'on touche à leurs habitudes. Cependant, je considère que justement, contrairement aux musiques dites "commerciales", le metal a toujours représenté la liberté d'écouter ce que l'on voulait, de ne laisser personne nous dire ce qui est bon ou mauvais pour nous. Lorsque l'on écoute du metal (de tout style), on recherche des ambiances, des émotions (qu'elles soient agressives, mélancoliques, épiques, etc.). Certaines d'entre elles vous touchent, d'autres moins voire pas du tout. Notre musique est venue naturellement, sans jamais se dire "c'est ça que l'on doit faire, car c'est ce qui marche". On aime le côté sombre, parfois mélancolique du black, mais aussi les ambiances planantes, qui font décoller l'esprit, et qui vous donnent l'impression d'avoir vécu autre chose le temps d'un album. C'est ce que nous avons essayé de faire, et c'est ce que l'on retrouve, à mon humble avis, dans les groupes que tu as cité.
- Faire décoller l’esprit… voilà une noble activité. Vous êtes du genre à n’user que de la musique pour arriver à ces fins, ou The Great Old Ones peut avoir recours, notamment au cours du processus de composition, à quelque aide extérieure, et notamment prohibée?
Sans vouloir faire les sages, pas d'aide extérieure (prohibée ou non). La composition se fait complètement naturellement. On ne bosse pas par petits bouts, mais plutôt sur plusieurs heures. Quand nous composons, nous nous laissons porter par le morceau, sans aucune pollution extérieure, et nous sommes à 100% dedans. Les écoutes se font dans le silence le plus total (en terme de parole), afin que chaque membre puisse ressentir si la musique qu'il entend le prend aux tripes, et justement, lui fait décoller l'esprit.
Généralement, prendre des substances fausse ton jugement, et tout peut te paraitre trippant, alors qu'en fait tout est plat. Si nous arrivons à faire voyager l'auditeur avec notre musique, et ce, sans qu'il ait besoin d'aide extérieure, alors notre pari sera réussi.

- Vous reprenez, à votre compte, cette étiquette musicale "post-black". Vous pourriez définir ce style? Dans mon esprit, cette scène regroupe des groupes ayant un intérêt certain pour la Nature, aussi bien dans leur imagerie qu'au niveau des textes. Est-ce également votre cas?
Le terme post-black est surtout pour nous une manière de dire que nous essayons de proposer quelque chose de différent du black metal classique, tout en le respectant bien entendu. Mais au fond, c'est une question de facilité pour identifier en gros le style que nous pratiquons, et ce n'est pas très réfléchi. Pour être franc, je ne pense pas que nous allons continuer à utiliser cette étiquette, on laissera les auditeurs faire le choix.
Nous n'abordons pas directement le thème de la Nature, même si l'on apprécie la façon dont des groupes, comme Wolves in the Throne Room, parviennent à la mettre en valeur. .
Le concept du groupe est aujourd'hui complètement tourné vers les écrits de Lovecraft, un auteur de nouvelles et romans d'horreur et d'épouvante pour ceux qui ne connaissent pas.
Je ne me lancerais pas à expliquer les détails de son univers, qui est très riche, et qui a une saveur toute particulière chaque fois qu'on lit une de ses œuvres. De multiples sites et forums le font bien mieux que moi.
Ce que je peux dire, c'est que c'est un vrai plaisir de mettre en musique les atmosphères du mythe de Chtulhu (entres autres), tout en y apportant notre touche, jusque dans les textes.
Mais je peux rajouter qu'en un sens, la Nature est un thème important chez Lovecraft...Une "Nature" (symbolisée par la mythologie des dieux , des Anciens etc) qui nous est supérieure, que nous ne pouvons pas maitriser, que nous ne comprenons pas, et qui nous fait peur. Pour Lovecraft, la Nature est l'univers entier dans ce qu'il a de plus incompréhensible par le genre humain...
- Je dois à la vérité de préciser que des Lovecraft, ou Nietzsche, Baudelaire, Tolkien, Lautréamont, etc., m’agacent de plus en plus du fait de leur récurrence au sein des musiques extrêmes, et a fortiori qu’il y a pléthore d’autres auteurs aussi fabuleux qu’inconnu dans ce milieu. Comment expliquez-vous cette fixation sur cette poignée d’écrivains, certes incroyablement talentueux ?
Je te comprend tout à fait. Mais si ces auteurs reviennent autant, c'est qu'ils inspirent, que leurs œuvres poussent à la création. Bien sûr, il existe beaucoup d'auteurs moins connus qui mériteraient que l'on s'attarde sur eux. Mais en général, de la même façon que pour la musique, le choix n'est pas forcément réfléchi et vient naturellement, surtout lorsque ces écrivains ont marqué notre jeunesse, période durant laquelle, les découvertes, en littérature par exemple, nous marquent à vie. Tolkien, par exemple, revient très souvent. Mais pour peu que l'on accroche à l'héroic fantasy, l'univers qu'il a crée est tellement immersif, tellement vaste, que les opportunités de création qu'il a ouvert sont vertigineuses.
Concernant Lovecraft, même si son œuvre est moins grand public, je trouve qu'elle est encore plus stimulante, car plus énigmatique, souvent portée par le mystère et l'occulte. Le fait que ses histoires soient ancrées dans le monde réel rend les entités qu'il a crée plus fascinantes encore.
Certains d'entre nous ont découvert cet auteur au travers des jeux de rôle quand nous étions plus jeunes. A l'époque, nous avions l'impression de participer à quelque chose d'interdit, d'être confrontés à un savoir que les autres ne pouvaient connaitre. Avec le recul, cela peut paraitre puéril, et pourtant, Lovecraft nous inspire toujours aujourd'hui.

- Force est d'admettre qu'en terme de black-metal, la France propose actuellement le haut du panier. Tous les gourmets l'ont bien compris: Deathspell Omega, Blut Aus Nord, Peste Noire, Spektr, Glorior Belli, Nehemah, etc. Quel regard portez-vous sur ces groupes? Et sur ceux mélangeant, parfois de manière habile, la noirceur du BM à des influences plus hardcore (Celeste, Kickback, Nesseria, Sickbag, etc.)?
Effectivement, il y a de très bons groupes en France, et ce dans tous les styles de black metal. On aime tous différentes choses dans le groupe, certains étant très familiers avec les groupes que tu cites, d'autres ne les ayant découverts qu'une fois avoir intégré la formation. En tout cas tous ces groupes montrent bien qu'il est possible de montrer SA vision du black metal, et que l'on est pas obligé de faire tout le temps la même chose pour respecter les origines d'un style. Les derniers albums de Deathspell Omega et Blut Aus Nord sont véritablement excellents. Les derniers Glorior Belli sont très bons aussi, moins expérimentaux, mais avec une atmosphère bien singulière.
Les groupes de hardcore qui incorporent des éléments black ont aussi compris que ce peut-être une force d'emprunter des éléments de différents horizons pour créer quelque chose de nouveau. Les deux derniers albums de kickback ont parfois des ambiances bien plus malsaines que beaucoup de groupe de black, et sont grâce à ça très marquants. Après, l'appréciation dépend aussi de ce que l'on recherche. Certains auditeurs du Kickback d'il y a quelques années n'ont pas du apprécier ce changement de direction. Nous, on adore.
- Vous avez décidé d'enregistrer avec Cyrille Gachet, pourquoi ce choix? La dernière interview que j'ai faite avec les Year of No Light m'apprenait que ce mec était un assassin... le son de Ausserwelt vous a enthousiasmé et convaincu, à l'époque?
Clairement, ce qui nous a donné envie de bosser avec Cyrille, c'est la prod' de Ausserwelt. C'est exactement vers ce style là que nous voulions aller pour nos morceaux. On ne voulait pas d'une production metal pure et dure, super aseptisée et ultra triggée. On voulait entendre les amplis ronfler, souffler, que le son bouge et soit dynamique, pas un gros machin tout droit qui t'arrache la gueule non-stop pendant 50 minutes. On a même parfois l'impression que nous avons mis des nappes de clavier, alors que pas du tout, il n'y a que guitares, basse, batterie.
De plus, c'est sûr qu'avec Cyrille il ne faut pas s'attendre au mec qui va juste pousser les boutons. Il s'investit beaucoup dans les compos, donne son avis, et va plutôt favoriser la spontanéité que la technique pure. C'est sûr que parfois, il a fallut batailler pour s'imposer, et comme certains d'entre nous sont des grandes gueules, et Cyrille aussi, ça a donné lieu à quelques échanges bien sympathiques, mais dont il est toujours ressorti le meilleur.
De toute façon, ce seront les auditeurs qui nous diront si la prod' est bonne, car il est difficile d'être objectif. De notre coté, nous sommes contents et fiers de ce qu'on a fait avec Cyrille.
- C’est une question dont j’ai pris l’habitude de poser, car je pense que vous, les musiciens, êtes bien placés pour vous prononcer à ce sujet : vous êtes vous déjà questionnés sur quelles pourraient être les meilleures conditions pour l’auditeur lorsqu’il écoutera votre album ?
Nous avons essayé de bosser sur une prod' qui puisse s'adapter à de multiples conditions d'écoute, afin que ces dernières n'empêchent pas l'auditeur de ressentir les intentions et atmosphères de nos morceaux. Mais il est sûr que c'est l'écoute au casque qui se prête le mieux à notre album, afin de s'isoler des pollutions sonores extérieures, et ainsi rentrer à 100% dans les compositions. Nous n'avons pas testé de l'écouter sur un home cinema mais le résultat doit être assez sympa pour l'immersion.
Après, je pense que tout le monde est assez influencé par ses habitudes. Si tu écoutes toute ta discothèque sur des écouteurs de qualité moyenne, tu ne te rendras pas forcément compte que tu n'es pas dans les meilleures conditions. Mais franchement, il vaut mieux investir dans un bon casque, pas forcément ultra cher, et cela rendra bien plus honneur à tous les albums écoutés, dont le notre.
Enfin, je conseille aussi de lire les paroles durant l'écoute. Je trouve qu'on ne le fais jamais assez, et que généralement, un album prend une tournure complètement différente avec les textes.
- Vous êtes curieux de ces dernières (découvrir Al Azif avec sa copine dans son appartement en épluchant les légumes, en randonnant seul dans un massif brumeux au froid glacial, sur le canapé de ses amis avec un verre de bière à la main, dans les écouteurs bas de gamme de son smartphone en se dirigeant vers son université, etc., etc., etc.)? N’est-ce pas curieux, dans de nombreux cas, de savoir que ce que vous avez créé, une partie de vous dans une certaine mesure, va s’immiscer dans l’intimité d’un inconnu ? Peut-être la bande son d’un souvenir quelconque dont il se souviendra pendant de nombreuses années?
Je pense que c'est justement le genre de musique qui ne demande pas forcément d'être isolé physiquement pour être appréciée. Quand tu lis un bon bouquin, tu peux être dans le train entouré de plein de gens, ou alors dans une salle d'attente, cela ne va pas t'empêcher d'avoir l'impression de vivre autre chose le temps de cette lecture.
J'espère qu'écouter même un morceau d'Al Azif produira le même effet, s'évader de la vie quotidienne pour quelques instants. Mais je suis d'accord avec toi. Si on a la possibilité d'écouter l'album en montagne ou en forêt, autant le faire, l’expérience doit être plutôt sympa.
Je t'avoue ne pas avoir vraiment réfléchis au fait de rentrer dans l'intimité d'une personne. En général, je le vois plutôt comme l'inverse, c'est à dire l'auditeur qui rentre dans notre univers (enfin, celui de Lovecraft plus spécialement). Mais si Al Azif marque une personne au point qu'elle s'en souvienne pendant de nombreuses années, nous en serions ravis, car cela voudra dire qu'un lien se sera créé entre nous et l'auditeur. N'est-ce pas ce que l'on recherche quand on partage sa musique ?